Que se passe t-il lorsqu’on est en présence d’un fantôme ? Et comment ce type de rencontre nous affecte-il ?

Croyez-vous aux fantômes ? La question est constamment posée, depuis les histoires à faire peur que l’on se raconte lors des veillées de colonies de vacances jusqu’aux récits médiatiques d’événements paranormaux qui mobilisent les foules. Elle sert à diviser le monde en deux catégories : il y aurait d’un côté les crédules et de l’autre les sceptiques ; ceux qui y croient et ceux qui n’y croient pas.

Extrait de "A Ghost Story", de David Lowery.

Pourtant, lorsque l’on interroge les témoins de ces événements, les choses semblent toujours plus compliquées : ceux qui y croient ne cessent d’évoquer leurs doutes tandis que les incrédules se laissent parfois prendre… Bref, la question de la croyance paraît très loin d’épuiser le sujet – d’autant plus que les personnes impliquées parlent rarement de croire ou non aux fantômes, mais évoquent bien plus souvent le fait de « ressentir » leur présence, ou encore d’en « avoir peur ».

« Il y a des morts dans les maisons comme il y a des plateaux avec des fruits »

Et si, plutôt que de se demander qui y croit et comment, on cherchait à savoir ce qu’il se passe ? C’est le pari lancé par le numéro 69 de la revue d’anthropologie Terrain : les divers contributeurs du numéro se sont penchés sur les modalités des rencontres avec les fantômes, dans diverses sociétés et à diverses époques. Ils ont décrit, le plus précisément possible, les manières dont les morts reviennent, et la façon dont ces manifestations affectent les vivants qui y assistent. Si les fantômes sont des choses qui arrivent, que peut-on apprendre de ces apparitions ?

L’apparition des fantômes constitue toujours un événement – y compris lorsqu’elle ne provoque aucune surprise, à la manière des interlocuteurs islandais de l’anthropologue Christophe Pons qui lui expliquent qu' »il y a des morts dans les maisons comme il y a des plateaux avec des fruits ». Même lorsque l’existence des fantômes est une évidence, parfaitement acceptée, leur apparition constitue une rupture. Elle est un événement au sens où les catégories ordinaires de la perception et de l’intelligibilité ne permettent pas tout à fait de rendre compte de ces situations ; on ne peut pas immédiatement leur donner un sens.

file-20180621-137711-194gc4v.png© France Médias Monde file-20180621-137711-194gc4v.png

Denise, Paul Réau. Penninghen/2017

Partout où ils se manifestent, les fantômes ne laissent pas aux vivants le loisir de croire en eux ou pas : ils créent une perturbation, un bouleversement avec lesquels il faut désormais faire. Ce n’est pas un hasard si un grand nombre de nos technologies actuelles de communication ont été précédées ou suivies par des tentatives de communiquer avec l’au-delà – depuis Thomas Edison jusqu’aux chasseurs de fantômes sur YouTube. Le décalage entre l’expérience sensible habituelle et celle mise en jeu dans les manifestations spectrales caractérise ces événements.

Mener l’enquête

Le premier effet de ces apparitions est alors de déclencher un processus d’enquête, afin de saisir ce qu’il se passe et, surtout, d’y trouver une solution. Lorsqu’en février 1938 des cris inhumains s’échappent d’une maison du quartier de Bethnal Green à Londres, que des portes fermées à clé s’ouvrent sans raison et que les meubles se renversent, tout le monde s’interroge sur le sens de ces phénomènes inexplicables : les habitants de la maison mais aussi le journaliste de l’Evening Standard mandaté pour couvrir ce fait divers, ou encore la foule de plus en plus nombreuse qui se rassemble chaque soir pour tenter d’apercevoir quelque chose.

L’enquête mobilise également le docteur Nandor Fodor, célèbre membre de l’International Institute for Psychical Research, qui laissera de nombreux rapports à ce sujet – les fantômes ont en effet suscité au tournant du XXe siècle en Europe de multiples dispositifs technologiques et sociétés savantes dont le but était d’étudier « scientifiquement » l’existence de ces êtres surnaturels.

Il y a un avant et un après la rencontre, pour les vivants auprès de qui ils se manifestent

Mais l’apparition d’un fantôme est d’abord un événement parce qu’elle oblige à passer à l’action, à faire quelque chose. Elle force les vivants qui assistent au retour des morts à recomposer leur quotidien et leurs relations : à Bethnal Green, l’une des habitantes de la maison, Mme Harrison, fut finalement forcée à partir. Elle avait été identifiée comme à l’origine des troubles – sans que les enquêteurs ne tranchent tout à fait quant à la nature de sa responsabilité. Avait-elle fabriqué les phénomènes paranormaux de toutes pièces, ou était-elle l’objet du ressentiment post-mortem de la vieille infirme dont elle s’était occupée ? Pour les protagonistes de cette histoire, la question importe finalement assez peu : Mme Harrison quitta la maison, et les phénomènes cessèrent immédiatement.

Cet exemple montre que l’apparition des fantômes constitue une épreuve : il y a un avant et un après la rencontre, pour les vivants auprès de qui ils se manifestent.

Ce que les fantômes font apparaître

Étudier les modalités variées de ces apparitions présente un grand intérêt anthropologique. En effet, les fantômes ne se contentent pas d’apparaître : par leurs modes de présence, comme par les solutions que les vivants mettent en œuvre pour résoudre ces situations problématiques, les fantômes nous renseignent sur les contextes politiques, sociaux et religieux dans lesquels ils prennent place. Ils font ainsi apparaître un certain nombre d’enjeux qui sont parfois difficiles à formuler autrement – parce que liés à des événements conflictuels ou violents qui font surgir dans le présent un passé traumatique.

Étudier les modalités variées de ces apparitions présente un grand intérêt anthropologique

Mais les fantômes ne sont pas seulement des « revenants » : par leur présence même, ils ouvrent aussi des possibilités pour l’avenir. Ainsi, dans ses travaux sur le village vietnamien de Cam Re, qui a été au centre des guerres du Vietnam (1945-1975), Heonik Kwon évoque, dans sa contribution au numéro, ces « voisins invisibles » que constituent les morts.

Les villageois côtoient quotidiennement les fantômes d’un officier français, de soldats américains timides et affamés, ou encore ceux de jeunes Vietnamiens venus de tout le pays pour mourir loin de chez eux. Ces morts orphelins, restés sans sépulture et dont personne ne cultive la mémoire, ont tendance à errer dans le village et à « traîner dans les rues ». Face à ces morts injustes, les villageois se sont mis à accomplir des gestes d’hospitalité envers leurs « voisins invisibles », leur offrant à boire et à manger. Ces offrandes rituelles sont empreintes de l’espoir d’une réciprocité : que quelqu’un fasse la même chose envers leurs propres morts déplacés.

Prendre au sérieux les apparitions de fantômes et les récits de ces rencontres – car les fantômes se prêtent particulièrement à la narration – est donc, avant tout, une manière de prendre au sérieux les diverses manières dont les vivants sont affectés par leurs morts.

– Article de Grégory Delaplace, maître de Conférence, Université Paris Nanterre – Université Paris Lumières, et Laure Assaf, chercheuse en anthropologie, ATER à l’EHESS, Université Paris Nanterre – Université Paris Lumières, initialement publié sur The Conversation.

En partenariat avec l’émission de vulgarisation scientifique quotidienne « La Tête au carré », présentée et produite par Mathieu Vidard sur France Inter. Grégory Delaplace, l’un des auteurs de ce texte, évoquera ses recherches dans l’émission du 22 juin 2018 en compagnie d’Aline Richard, éditrice science et technologies pour The Conversation France. 

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Auteur : 24hmagazine

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